28.06.2010
Témoignages, récits de vie des métis du Congo Belge
50 ans après, les Métis du Congo Belge
50 ans d’indépendance…50 ans d’oubli : le triste sort des Métis du Congo Belge
Je suis arrière-petite fille de colon belge. Ma grand-mère maternelle, Albertine KITUTU, est née en 1931 d’un père Belge et d’une mère Congolaise. Elle a épousé par la suite mon grand-père, Gilbert KAKIESSE, métis également. Lorsque je vivais au Congo, j’étais fière de souligner le fait que ma mère avait des origines belges. Aujourd’hui je me retrouve ironiquement belge d’origine congolaise : le résumé de la vie des métis et de leurs enfants en fait. Constamment entre deux rives, ne sachant pas toujours comment se positionner et forcément maladroits par moment.
Dès mon arrivée en Belgique, j’ai bien senti que le fait d’évoquer mon ascendance belge n’était pas toujours bien vu. De la part des Congolais qui me rappelaient ironiquement qu’aux yeux des blancs, il n y avait pas de différence entre métis et noirs. De la part des Belges dont l’incrédulité frisait parfois l’ignorance voire la mauvaise foi : est-ce pourtant si difficile d’imaginer ce qui peut se passer quand on envoie des milliers d’hommes blancs seuls en colonie pendant des années ?
Les festivités du Cinquantenaire de l’indépendance ont provoqué un véritable tsunami médiatique sur le Congo. J’ai lu avec émotion le dossier de Colette Braeckmann consacré aux métis, chaque brin d’histoire faisant écho d’histoires vécues par des familles métisses proches et amies. J’ai en revanche scruté en vain les images d’émissions télévisées, attendant de voir si on parlerait des métis, jusque là rien…Et pourtant, on a osé parler d’ « apartheid social » entre blancs et noirs, on a même montré des images des fameuses mains coupées de Léopold II. Peut-être ai-je conclu trop vite ? Peut-être le fera-t-on ? Mais d’expérience, je sais que le sujet est encore trop tabou, délicat.
Alors j’ai décidé de créer ce blog pour que tous sachent, Belges comme Congolais, la réalité des métis vécue de l’intérieur. Parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Parce qu’une partie de l’Histoire coloniale ne peut être occultée sous de faux prétextes fallacieux de convenance ou de pudibonderie mal placée. Parce que le temps faisant son effet, les métis de 1ère génération ne sont plus qu’une poignée et que les témoignages se raréfient. Mon propre grand-père à qui je parlais de cela m’a dit qu’il était « fatigué « de repenser à toutes ces choses du passé.
On a donné le chiffre de 12.000 « Mulâtres » en 1960. J’écris ces lignes afin que l’on sache que derrière ces statistiques se cachent 12.000 histoires différentes : qu’elles soient heureuses, tristes ou carrément sordides, elles font partie de notre passé et de notre présent, se perpétuant au travers des générations dont je suis.
Histoires de vies volées, d’enfants arrachés à leur mère noire dans le pire des cas, placés dans des internats pour métis dans le meilleur des cas. Histoire d’enfants emmenés en Belgique pour y être « intégrés » : certains y parviendront, faisant le deuil de leur part noire, d’autres tenteront de retrouver leur mère après plusieurs années, avec plus ou moins de succès.
Histoires d’enfants abandonnés, non reconnus. Histoires d’enfants reconnus envers et contre tout par leur père blanc et qui en payeront le prix fort après l’indépendance. Restés au Congo, ils seront parfois stigmatisés par les noirs qui n’ont pas oublié les traitements de faveur qui leur étaient réservés. Ils seront obligés ensuite par la folie d’un homme en 1973 à se débarrasser du Nom belge qu’ils avaient continué à porter sous prétexte d’authenticité zaïroise. Curieusement, cela n’améliorera en rien leur sort. A titre anecdotique, après qu’une Miss Zaïre métisse eut remporté le titre de 1 ère dauphine au concours Miss Univers à la fin des années 70, on poussera le bouchon jusqu’à interdire toute participation ultérieure au concours Miss Zaïre aux filles métisses. Un comble pour ceux à qui on demandait justement d’être comme les autres.
Mais ne leur demandait-on pas l’impossible ? Eux qui savaient et sentaient pertinemment que d’un côté comme de l’autre, ils suscitaient curiosité, méfiance quand ce n’était pas tout bonnement du rejet.
Déboussolés, perdus entre les rives des deux peuples, des deux races aurait-on dit en d’autres temps, les métis ont développé presqu’inconsciemment une tendance naturelle à vivre et à se marier entre eux. Non par racisme, uniquement par une volonté bien compréhensible de se retrouver entre incompris, entre délaissés. « Quittes à souffrir, on préfère rester entre nous » m’a dit un jour un Papa métis.
Ma grand-mère avait 7 ans quand elle a été placée dans l’internat pour filles métisses de Katende où étaient regroupées par décision coloniale tous les enfants métis du Kasai et du Katanga limitrophe. Elle y restera jusqu’à ses 16 ans et ne le quittera que pour se marier. Entre les deux, elle ne verra sa mère et ses frères et sœurs noirs que pendant les vacances. D’autres n’auront pas cette chance et perdront à jamais la trace de leur mère. Elle ne garde pourtant pas rancune de cela, elle a tenu lors de son unique voyage en Belgique en 2006 pour ses 75 ans à visiter Liège d’où venait son père. Sans doute pour le remercier de l’avoir reconnue et de lui avoir épargné la mention « Père inconnu » sur la carte d’identité comme c’était la règle pour tous les métis non reconnus, de père identifié ou non.
Je ne saurais terminer sans rendre un hommage à cet aïeul belge dont nous avons toujours été fiers. Un de mes cousins né en 2005 à Kinshasa porte son prénom, Alfred. Alors, Monsieur BUREAU Alfred, reposez en paix, votre fille a eu 6 enfants, 23 petits-enfants et 9 arrière-petits-enfants et elle a perpétué en eux votre souvenir. Vous n’avez pas failli à votre devoir de Père, bravant les us et coutumes de l’époque, et nul doute que si vous aviez survécu, elle aurait eu un destin différent. Vous n’avez en rien failli et vous avez assumé les conséquences de vos actes. Je ne pourrais malheureusement en dire autant de la Belgique à l’égard des enfants métis de la période coloniale.
Juste pour qu’on n’oublie pas.
Parce que l’oubli est la pire des blessures que l’on puisse infliger à un être humain.
Juste pour qu’enfin les métis et leurs enfants se sentent dignes et fiers de ce double héritage.
Vive les 50 ans d’indépendance du Congo et remplissez ce blog de vos témoignages heureux ou moins heureux, ils font partie de notre histoire.
Betty Kakiesse/M2M
14:29 Écrit par vanove | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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